Ma vie de Mcharmel – L’histoire de ma mère

0
124

Commençons par le commencement, mon commencement. J’ai été conçu durant un viol, à Imharfen petite bourgade près de Nador. Un matin blême, tandis que lwalida, âgée alors de 16 ans, tirait l’eau du puits, son cousin de deux fois son ainé, pris d’une pulsion bestiale, sauta férocement sur elle, la sauta sauvagement. On eut dit un loup rapace dévorant sa proie. Ma mère perdit connaissance ; fut retrouvée, des heures plus tard, étalée sur le dos, les jambes encore écartées, le visage plus terne qu’un brumeux ciel d’automne. La tâche de sang, présente sur place, en disait long sur ce qui venait de se passer. Ma mère venait de perdre ce qu’elle avait de plus précieux : sa virginité. En l’absence de cette virginité, elle n’avait plus raison d’exister. Elle n’était plus. Elle était consciente que, désormais, plus aucun homme ne voudra d’elle, en tant qu’épouse. La honte ! Cette matinée, elle n’avait pas seulement perdu son hymen, mais également son imane, sa foi, son espérance en Dieu.

Tout le village eut vent de cette scène d’horreur. Tout le village regardait la victime comme une criminelle. Personne ne condamnait le cousin violeur. Tout le monde confondait la fille violée. De cette manière, la brebis martyre était devenue une brebis galeuse. La famille de yemma, voyant l’opprobre s’enfler corrélativement au ventre de cette dernière, jugea bon de se débarrasser de ce membre gangréné. Ils exclurent ma mère du foyer familial : ils l’emmenèrent loin du Rif, l’abandonnèrent à Casablanca, et ne lui donnèrent plus aucune nouvelle.

Une a’roubia dans la ville pourrait être le titre d’un chapitre de sa misérable destinée. Laissée pour compte au beau milieu de l’inconnu, dépourvue de qualification, sans carnet d’adresse, elle était perdue, n’avait nulle part où aller. Elle était seule. Complètement seule, bien qu’entourée d’une foule étendue jusqu’à l’horizon. Elle avait peur aussi. La cacophonie de « A-Dar-Al-Bayda » l’effrayait, elle qui n’avait connu jusqu’ici que la flegmatique ambiance de son paisible bourg. L’air de Casablanca, qui à l’instar de la jeune paysanne n’est pas chaste, mais pollué, lui donna le haut-le-cœur. Elle ne dormit pas ce soir-là, mais vomit beaucoup. Elle aurait tant aimé m’évacuer dans son vomi, rêvé de me sortir de ses entrailles.

La faim l’orienta vers la dégradante voie de la mendicité. Au début de sa carrière de mendiante, elle n’avait pas besoin de bénir hypocritement les passants, d’enfouir son visage dans ses mains en sanglotant, de se marteler la poitrine en s’apitoyant sur son sort, ni même de quémander. Son image de mineure enceinte toute en haillons suffisait à attirer la compassion, émouvait les gens qui, en bons musulmans, malgré leur abyssale dégout, lui offraient une aumône sans parcimonie. Ils percevaient, ces mohssinine, à travers les yeux humectés de ma mère, une âme consumée par le temps, une sincère tristesse. Très rapidement, grâce à cette générosité manifestée par l’obole, elle put trouver un logement, un « logement » ; elle eut les moyens de louer un bidonville au cœur du kariane du Hay Mohammadi. Mon lieu de naissance, d’enfance et de début d’adolescence.

Commentaires