Ma vie Mcharmel- la vie au kariane

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Il m’apparait nécessaire, primordiale, de décrire le Maroc dont on n’a pas à être fier. Le vrai Maroc. Le Maroc qu’on veut mettre sous le boisseau. Le Maroc bien visible qu’on fait mine de ne pas voir. Le Maroc, plus voyant qu’un feu enflammé sur un étendard, mais qu’on ignore lâchement. Le Maroc qui n’est pas leplusbeaupaysdumonde !

Les Karianistes sont privés d’un besoin vital, ils n’ont pas un endroit où faire décemment leurs besoins, ne jouissent pas d’équipements sanitaires. Ils ne se lavent donc pas, croupissent ipso facto dans leurs matières fécales. A cela, à ce relent qui sature les sens et ronge les narines, s’ajoute l’immonde pestilence des eaux usées, versées quotidiennement par les ménagères en dehors de chez elles. En parlant d’eau, sachez que nous n’avons pas de robinets ; l’eau ne vient pas à nous, on va vers elle ; notre flotte, c’est à la sueur de notre front qu’on l’obtient ; armés de jarres en caoutchouc, nous allons la chercher, non sans une longue marche, aux seqayate. Quant à l’électricité, soit elle est volée du compteur général du quartier, soit on en est littéralement privé. On s’éclaire alors par des moyens quelque peu archaïques et très dangereux: des lampes à gaz, à pétrole, ou pire, des cheminées improvisées. La surutilisation de la butagaz accentue le risque d’incendie. On vit avec ce risque. On vit dans l’épouvante. On ne peut faire autrement. Ainsi le mektoub l’a-t-il voulu.

Tandis que certains enfants s’amusent proprement avec le tape-cul dans les monticuleux jardins, wlad-el-kariane n’ont pour aire de jeu que bennes à ordures. Certains enfants ont des cadeaux d’anniversaire, recueillent des présents pour Achoura, pour El-Aïd, et à Noël. Wlad el-kariane, eux, ne reçoivent rien, de personne ; ils recherchent désespérément dans les détritus un quelconque objet dénué de valeur pour l’ajouter à leur collection, le déposer dans leur boite à merveilles.

Tandis que certains se rendent au confortable et climatisé cabinet du dentiste pour l’implantation d’une dent en or, les Karianistes se rendent auprès de l’arracheur de dents à 20 dirhams qui, soit-dit en passant, « opère », charcute, en plein air. Les médicaments de certains sont prescrits par un médecin, qu’ils retrouvent à la pharmacie. Les médicaments des Karianistes sont les herbes pseudo-miraculeuses préconisées par la chouafa.

Au kariane, la promiscuité est reine. Nous avons l’impression de vivre tous ensemble. Nous vivons tous ensemble. Il faut dire que le qazdir rend les frontières, entre les voisins, inexistantes. La tôle est en effet tellement fine qu’aucune intimité n’est préservée. Au sein des favélas marocaines, le célèbre adage « les murs ont des oreilles » prend tout son sens. Les « murs » parlent. Tantôt, ils imitent fidèlement les disputes conjugales, tantôt ils reproduisent à l’identique les gémissements d’un bébé. Tantôt, ils soufflent telles des cocottes, tantôt ils bouillent telle une harira. Tantôt, ils chantent du Nancy Ajram, tantôt ils psalmodient l’Inspiration Divine. Malheur à celui ou à celle qui élèvera la voix. Car les rumeurs ont vite fait de se former, de déformer la vérité, et de se répandre comme une traînée de poudre. Les commérages sont l’opium des habitantes du kariane. Ces femmes plus larges que longues, voilées du hijab de la jahiliya, ces femmes à l’insulte facile, plus vulgaires que belles, ne vivent que par et pour la namima. La médisance est leur pain quotidien.

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